« Cette fois, c’est parti ! », tel est le titre prémonitoire que j’ai donné à l’ouvrage que156467 j’ai publié,  il y a seulement 10 mois (en Mars 2008), aux éditions L’Harmattan. Un document que mon frère et ami Alpha Sidoux Barry a magistralement décortiqué sur le site guineeactu.com, le 10 septembre dernier, sous le titre, tout aussi prémonitoire : « Ce n’est que partie remise ! ».

Depuis Lundi dernier, 22 décembre 2008, l’Histoire de la Guinée semble avoir pris le sens indiqué par ce document-témoignage sur le système Conté, ce schéma achevé de « l’errance politique » et de « l’immobilisme vorace et insouciant ».

Depuis Lundi dernier, en effet, le Général Lansana Conté, architecte principal de ce système et instrument usité et usé de la « farandole des médiocres » et du « festin des rapaces », a enfin tiré sa révérence.

Lansana Conté est mort ! La nouvelle était attendue de tous. On en était même arrivé, à contre courant de toutes nos valeurs culturelles et religieuses, à souhaiter cette mort. On était même descendu, plusieurs fois ces dernières années, dans la rue pour provoquer cette mort de Lansana Conté, à défaut de son hypothétique et impossible départ par la voie constitutionnelle.

Cette disparition, la majorité des guinéens l’a, plus ou moins, souhaitée un jour ou l’autre. Oui bien sûr, la mort d’un être humain, comme nous. Ashtakh firoulaaahi !! Mais…

Lansana Conté est donc mort de sa belle mort. Paisiblement couché dans son lit, en sa résidence du Camp Samory Touré. Avec à son chevet, en cet ultime instant, son égérie de tous les instants décisifs : Henriette Conté. Triste et inquiète, mais certainement soulagée.

Lansana Conté est mort de sa belle mort. Pas de façon violente, comme le souhaitaient ardemment les plus extrémistes de ses adversaires, c'est-à-dire, la plupart d’entre nous.

Lansana Conté aura ainsi, comme il l’a toujours réussi, déjoué tous les pronostics en se jouant de tous les schémas préétablis. Et en cela, le destin est encore venu à son secours, comme il sait souvent le faire, ce destin, lorsqu’il s’agit de ce pays nommé la Guinée.

Le destin a décidé que cet homme sera rappelé à Dieu, à partir de son poste de Président de la République, Chef de l’Etat, Commandant en Chef des Forces Armées, Président du Parti de l’Unité et du Progrès (PUP, parti au pouvoir), Président de la Chambre Nationale d’Agriculture de Guinée… et j’en passe !

Le destin a décidé que cet homme nous quittera sans avoir assuré le peuple de Guinée sur les lendemains immédiats de sa disparition. Et c’est là, justement que se situaient tous les risques et tous les enjeux :

Cont__Lansana- Qui pour remplacer Lansana Conté ? Comment lui succéder ? Par quels instruments juridiques ? Par quels processus, sans anarchie et sans effusion de sang supplémentaire ?

L’on comprendra aisément donc, que dans les minutes qui ont suivi l’annonce de ce décès, et toute la nuit durant, les Guinéens, de l’intérieur comme de l’extérieur, ont valsé, le cœur battant la chamade, entre la tristesse pour les uns, le soulagement pour d’autres, mais et surtout, le désarroi et la noire inquiétude pour chacun et tous.

Chaque Guinéen, pour peu qu’il soit conscient et responsable, ne pouvait fermer l’œil de toute la nuit, en ce 22 décembre 2008 !

Je ne parle pas des premiers concernés par l’évènement : les membres du cercle familial et du gouvernement, tous noirs de stress et rabougris par la hantise, au même degré que par le chagrin. Je parle du guinéen lambda, incertain sur ce que lui réservaient les heures qui suivaient, après ce départ définitif prévu-imprévu du Chef de l’Etat.

Une nuit de cauchemars éveillés et de frissons infinis, je vous dis ! Une nuit où, à la fin, l’on se rend compte que rien de tout ce que l’on possède n’a de valeur par rapport à la paix du cœur et la liberté de mouvement. On tournoie dans le salon, on arpente la chambre, avec un regard de tristesse et de dépit envers le lit. On pèse la futilité de tous ces objets familiers que l’on serait obligé de porter sur la tête, bientôt, pour d’autres cieux aussi incertains qu’inconnus. On rage et on peste contre tout ou rien, pendant que cette télévision continue à égrener ses litanies, avec les voix trop longtemps entendues, et plus que lugubres ce soir, de Aboubacar Somparé, Président de l’Assemblée Nationale, Ahmed Tidiane Souaré, Premier Ministre, Chef du gouvernement et le Général Diarra Camara, Chef d’Etat-major général des Armées : « … le profond regret de vous annoncer le décès, ce jour… ». Oh Dieu, oh merde de merde !

Et très tôt dans la matinée de ce 23 décembre, le visage bouffi et les tympans écorchés, à force d’être restés collés au transistor, le coup de massue fulmine : « … Chers compatriotes, tes forces armées nationales… !!!! » On s’y attendait, bien sûr ! On l’espérait même, mais pas si tôt…

Et alors, le cauchemar prend violemment un goût mi-aigre-mi-doux ! N’est-ce pas Sidoux ? On dit mi-figue, mi-raisin ? Bien…, mais en attendant, moi je tremble, mon vieux !

Ainsi, les militaires guinéens n’ont pris que cinq petites heures pour mettre fin à notre deuil, que le gouvernement a annoncé sublime et exceptionnel. Cinq heures seulement, et encore, le destin de la Guinée bascule dans un tout autre schéma !

Nous voici désormais dans l’expectative la plus instable : quelle est cette voix qui vient de nous interpeller si gaillardement ? C’est quoi ce Comité National pour la Démocratie et le Développement ? Que nous réserve, dans les heures qui suivent, cette nouvelle donne ?…

Et l’on commence à crouler sous les rumeurs, des plus farfelus aux plus stressants. On se perd en conjectures tandis que ce communiqué continue à tambouriner les haut-parleurs des transistors, hissés au maximum pour ne rien perdre des mots, et nos tympans déjà bourdonnant de sommeil, de lassitude et de frousse.

On append que là-bas, sur les frontières voisines de la Sierra Leone et du Libéria, les autorités de ces pays ont bouclé les passages, et commencent déjà à aménager des espaces pour recevoir les éventuels réfugiés guinéens. On apprend que d’autres pays préparent des troupes de mercenaires pour envahir la Guinée, et rétablir « l’ordre constitutionnel ». On apprend…

C’est RFI qui s’y met là, et on fait le silence pour écouter attentivement. La Président de l’Assemblée Nationale, Aboubacar Somparé, d’une voix calme, rassure qu’il n’y a pas péril en la demeure : « … Ce n’est qu’un petit groupe de militaires isolés, les loyalistes vont bientôt reprendre la situation en main… ».

Ahmed Tidiane Souaré, le Premier Ministre renforce en déclarant que son « gouvernement n’est pas dissout » et que lui-même est à son bureau ou il continuerait à travailler. Ah, bon ?!

Mais au fil du temps, les populations, cloîtrées dans les habitations ou scrutant prudemment l’horizon, finiront par se rendre à l’évidence que toutes ces déclarations gaillardes de nos autorités n’étaient que de monstrueux bluffs, dans la veine de ce dont on a eu droit toutes ces années durant. Le doyen Bâ Mamadou a tôt fait d’ailleurs par le confirmer…

Depuis une semaine donc, depuis Lundi dernier 22 décembre 2008, la Guinée vit dans cette nouvelle aventure, renforçant au jour le jour, la certitude que cette fois, c’est parti !

Les preuves ?

-        Tous s’attendaient à ce que les tractations entre les putschistes pour le choix d’un président, se terminassent en pugilats ou, pire, en massacre. Ils ont fini par s’entendre !

-        Les populations ayant en aversion les forces de défense et de sécurité, tous corps confondus, depuis les évènements de 2007 et du début de cette année, l’on était fondé de s’attendre à un rejet populaire de ce coup d’Etat. La parade triomphale effectuée par les militaires du CNDD et leur président, à travers les rues de Conakry le 24 Décembre, sous les ovations des foules guinéennes, est un signe éloquent que ces populations ont déjà scellé la réconciliation avec les hommes en uniforme.

-        Les coups d’Etat produisant généralement des drames de sang, surtout envers les dignitaires du régime déchu, la convocation, avec menaces, des membres du gouvernement au Camp Alpha Yaya, laissait planer des ressentiments macabres. Le Premier Ministre, Ahmed Tidiane Souaré et son équipe au grand complet, se sont rendus sur les lieux le Jeudi 25 décembre, ont écouté le Président du CNDD, ont fait allégeance aux nouvelles autorités et s’en sont retournés, chacun à son domicile, avec escorte sécuritaire.

-        Les plus sceptiques s’attendaient au renvoi sine die des funérailles du Chef de l’Etat défunt ou alors, à des obsèques simplifiées, camouflées ou musclées. Il n’en a rien été. Non seulement la date du Vendredi 26 décembre a été respectée, mais aussi et surtout, la Guinée et ses illustres hôtes (dont le Président de l’Union Africaine, Jean Ping, le Président de la CEDEAO, Mohamed Ibn Chambas, les Chefs d’Etat du Libéria, de la Côte D’Ivoire, de la Sierra Leone, de Guinée Bissao …) ont pu rendre, sans aucun incident malheureux, un hommage national exceptionnel au Général Lansana Conté, depuis sa résidence du Camp Samory Touré jusqu’à son village natal de Moussaya (à 134 km de Conakry), en passant par le Palais du Peuple, le Stade du 28 Septembre et la Grande Mosquée Fayçal.

-        Les déclarations de certains pays et organisations internationales dès les premières heures, condamnant ce coup de force et les menaces de sanction annoncées, ont fait douter plus d’un, quant à la concrétisation de cette entreprise des putschistes de Conakry. Mais à l’observation, l’on commence à se rendre compte que ces « déclarations de principe » sont loin de faire effets : chacune de ces institutions ou pays étant suffisamment au bain de la pourriture de la situation guinéenne ces dernières années, et singulièrement, en Janvier-Février 2007. Le Président sénégalais, Me Abdoulaye Wade, a déjà pris la tête de la croisade pro-guinéenne, et des institutions comme la CEDEAO et l’OIF font des yeux doux depuis ce weekend.

-        Enfin –et le plus important- les acteurs de la scène politico-sociale guinéenne (leaders des partis politiques, des syndicats, de la société civile, des coordinations régionales, les notabilités musulmane et chrétienne) semblent avoir unanimement donné leur onction tacite d’abord, plus ouverte ensuite et nettement enthousiaste, ce Samedi 27 décembre, lors de leur première rencontre publique avec le CNDD. Le ton et les termes du discours du capitaine Dadis Camara ont visiblement rallié les différentes composantes de la nation, présentes à ce rendez-vous. Quid des impressions des leaders comme Alpha Condé, Sidya Touré, Rabiatou Sérah Diallo, Jean Marie Doré, Cellou Dalein Diallo, Charles Pascal Tolno… sur les différentes chaînes de radio et de télévision nationales et internationales, qui ont largement couvert la rencontre dans la cour de l’Ecole Nationale Interarmes au Camp Alpha Yaya. 

Ainsi vu, une nouvelle page de l’Histoire est entrain de s’écrire en Guinée. Sans aucune effusion de sang et sans aucun acte de vandalisme, de Boké à Mandiana et de Yomou à Koundara.

Cette dynamique nouvelle est dans la ligne tant recherchée par les différentes revendications et manifestations, parfois violentes et meurtrières, que ce peuple, si calme et si digne dans la souffrance, a été souvent obligé d’entreprendre ces dernières années face à l’incurie de ses dirigeants.

Il ne reste plus qu’à nous, chaque guinéen, chaque guinéenne responsable et soucieux de la quiétude sociale et du décollage économique de notre pays, d’encadrer ces jeunes officiers, tous novices sur le terrain politique, en leur apportant nos conseils francs, désintéressés et constructifs.

Car, après avoir confié ce Samedi, aux différents acteurs de la scène publique guinéenne, la haute et noble mission de tracer les contours du nouveau « projet de société » dont la Guinée a besoin à ce jour pour s’en sortir, et d’en définir les étapes et les échéances, tout dérapage ou tout échec de cette équipe, sera considéré, cette fois, comme une faute collective devant la Nation et les générations futures.

Et si certains de nos compatriotes expriment encore, malgré tout, des doutes sur les intentions réelles de ces officiers, il serait plus sage de « prendre l’animal au pied de l’arbre. »

La Guinée de 2008 n’est plus celle de 1984. Et tout cet aréopage de responsables guinéens, aux intérêts si divers, massivement mobilisés Samedi devant les officiers du CNDD, ne peut entrer subitement, comme par enchantement, dans une amnésie collective ou une conspiration commune contre le peuple de Guinée.

C’est du moins ce que je pensais, en sortant de cette réunion, le nez en l’air et les oreilles égaillées, semblant entendre, à chaque pas, la cadence de l’engagement et de l’espérance : « Cette fois, c’est parti ! ».

Fodé Tass Sylla

Rédacteur en Chef