Bamb_to_gr_ve_2007Le paramètre ethnique est un élément catalyseur incontournable du microcosme politico-social guinéen. Chaque Guinéen, pour peu qu’il soit conscient et sincère, sait parfaitement que l’exclusion ethnique se reflète dans les attitudes et les expressions de la majorité de nos compatriotes.

Mais, face à la délicatesse du sujet et l’embarras du choix entre les émotions et la cohabitation obligée, chacun s’efforce de jouer à l’autruche. Or, le tabou que les intellectuels et autres leaders d’opinion essaient d’entretenir autour de ce concept, ne fait qu’exacerber le fait, tout en augmentant les risques d’implosion liés à lui.

Le mieux ne serait-il pas donc, de l’aborder franchement, sans passion, avec la volonté farouche et désintéressée d’en extraire ses venins, pour donner une chance au renforcement de l’unité de la nation guinéenne ? 

Si notre ressort moral est de rechercher la quiétude et le progrès, en se reconnaissant dans la devise Travail-Justice-Solidarité, en vénérant l’emblème Rouge-Jaune-Vert, en revendiquant les mots et la mélodie de l’hymne Liberté, nous sommes tenus par un contrat de conscience, de défendre chaque mètre carré de l’espace géographique reconnu appartenir, en toute souveraineté, à chaque homme et à chaque femme issus de cette terre, ou l’adoptant par libre choix. Nous devons, par conséquent, nous faire un devoir sacré d’exorciser l’ethnocentrisme qui sommeille en chacun de nous. Les textes de lois régissant notre option de vivre en communauté de destin nous l’exigent. Notre passé et notre avenir aussi.

La démarche ne sera certainement pas d’élever la voix pour se donner raison. Il ne s’agira pas de crier, même avec une passion sincère, comme l’écrivain Nènè Moussa Maléah Camara, que : « la Guinée est une famille !».

Le disque s’est rayé à l’usage. Des leaders politiques comme le doyen Bâ Mamadou ou Jean Marie Doré, lui ont d’ailleurs méticuleusement enlevé toute sa consistance salvatrice. En soutenant que la Guinée n’est pas «une famille», mais un ensemble de familles, ou en clair, un ensemble d’ethnies aux mœurs et aux us différents. C’est une vérité de Lapalisse.

Par définition, selon l’encyclopédie Encarta, « la nation est un groupe humain titulaire de la souveraineté, établi sur un territoire donné et formant une entité politique. La nation est un ensemble de personnes liées par la conscience d’une histoire, d’une culture, de traditions et parfois d’une langue communes».

La nation, ici, en Bosnie ou encore en Papouasie, procède plus d’une démarche d’acceptation de l’autre avec ses différences, que d’un schéma idéologiquement rétrograde et pratiquement suicidaire d’hégémonisme ou d’épuration.

La République de Guinée est l’émanation naturelle d’une volonté réaliste de vivre ensemble, des différentes ethnies vivant sur le territoire englobant les organisations sociales traditionnelles Soso, Manding, Foulah, Kissi, Lomaghoi, Guerzé, Manon, Konon, Baga, Landouma, Nalou, Mikhiforè, Tyapi, Bassari, Badiaranké, Diallonké, Diakhanké, Konia et j’en passe...

C’est l’accord tacite de chacune de ces composantes hétéroclites, de se dissoudre dans un ensemble hétérogène mais harmonieux et accepté, qui fait le fondement de la nation guinéenne. 

Tous les responsables de la Guinée contemporaine ont péché, en cultivant le germe du racisme, pour se maintenir ou accéder au pouvoir.

Cette démarche malsaine a commencé dès l’accession de ce beau pays à l’indépendance avec le lugubre slogan «An gbansan lé !» du système de la savane. Ce terme maninka qui se traduit par : «nous seulement !», rappelle une implacable exclusion qui entraînera nombre de bassesses immondes. Plusieurs cadres de l’époque, et non des moindres, seront amenés à changer de patronymes et revendiquer des origines mandingues pour bénéficier des avantages du régime ou se sauver des coups de foudre dévastateurs de la Révolution.

La première République assumera sa part de culpabilité dans l’Histoire, pour cette monstrueuse absurdité qui écorchait les articles fondateurs de la Constitution républicaine. Ses ravages sur l’essor commercial des malinkés à partir de 1964, et sur «la situation particulière du Foutah» en 1976, sont inscrits en lettres de sang dans les annales. Et la revanche couve toujours !

La deuxième République commettra le même malheur, avec le cri «Wo fatara !», qui ouvrit  la voie à une terrible chasse aux sorcières dans l’ethnie malinké en Juillet 1985, suite au coup d’Etat manqué du Colonel Diarra Traoré. Intentionnellement extraite de son radical propagandiste et de son contexte passionnel par des extrémistes ethno-stratèges, cette phrase servira longtemps de levain à la mobilisation de l’électorat malinké par la charge de haine qu’elle saura souvent développer. Les soussous en resteront éternellement condamnés par leurs frères malinkés. Et la revanche couve toujours !

L’avènement du multipartisme, et les premières campagnes présidentielles de 1993, auront été l’occasion de déclarations historiquement comptables par leur gravité. Comme le slogan «C’est le tour des peulhs !» du Président de l’UNR, Bâ Mamadou. Cette phrase terrible, interprétée comme un mot d’ordre par une base en quête de suprématie, fait encore aujourd’hui des ravages regrettables dans les comportements et les relations des peulhs avec les autres composantes de la Nation.

Assaisonné à la sauce indigeste du déguerpissement des occupants du domaine réservé de l’Etat à Kaporo rails, le sentiment de revanche ne fera que s’exacerber chez cette ethnie.  Et cette revanche couve toujours ! 

Le spectre du Rwanda, du Darfour ou de la Bosnie Herzégovine flotte ainsi sur le destin de la nation guinéenne. Puisse Dieu nous éviter ces hécatombes !

Mais à ce niveau justement, le rôle historique et la responsabilité morale de tous les leaders d’opinion (politiciens, intellectuels, religieux, écrivains, société civile, syndicalistes, journalistes…) ne seraient-ils pas de s’interpeller, pour trouver des mots justes et des attitudes réalistes en vue de décrisper les cœurs des rancœurs, atténuer les ressentiments, dépassionner les croyances, bref orienter le débat vers des options constructives ?

L’argumentaire de la rancune ou de la menace n’arrangera personne. Celui de la suprématie démographique, économique ou politique est aberrant. L’exclusion ne pourra mener qu’au chaos, et l’épuration ethnique est mathématiquement et socialement impossible. Les guinéens de père et de mère de la même ethnie ne sont pas majoritaires. Et les personnes qui penseront à égorger leur mère, parce qu’elle vient d’une ethnie différente de celle de leur père, seront des cas psychiatriquement intéressants. On ne choisit pas sa naissance, on la subit et on l’assume.

Les thuriféraires de la pureté raciale devraient se donner le temps d’un recul nécessaire à une réflexion profonde et responsable, pour épargner le dilemme du choix impossible à tous ces métis nationaux.

Car, à y regarder de près, la généalogie de chaque guinéen pourrait révéler bien des surprises de métissage, à un degré ou à un autre, à travers les générations. Les absurdités s’alimentent de l’ignorance.

Adolph Hitler cherchait la pure race arienne. Il disparaîtra, vaincu, avec les cauchemars d’Auschwitz et de Buchenwald. Absurde, non ?

Nos discours à l’école, dans nos cercles d’amis, dans nos intimités familiales, sur nos tribunes publiques, bref nos canaux de communication auraient dû s’enrichir de la chasteté et la lucidité requises, pour ne pas sacrifier l’essentiel à nos égoïsmes étriqués.

Et l’essentiel, à ce niveau, c’est d’abord la vie humaine si sacrée, et l’unité de la Nation si indispensable.

Extrait de l’ouvrage « Cette fois, c’est parti ! » de Fodé Tass Sylla. P.119 à 122. Editions L’Harmattan (Mars 2008).